image1 image2 image3
logo

LA PRESSE MONARCHISTE EN ILLE-ET-VILAINE AU DEBUT DE LA IIIE REPUBLIQUE (1870-1885)

 

 Pour la période considérée, l'épithète de « presse monarchiste » prête souvent à confusion. On l’englobe volontiers dans la « presse conservatrice», alors que cette étiquette équivoque recouvre  tout au plus des organes catholiques d'opposition, libéraux constitutionnels, voire simplement opportunistes. Presse de droite, presse catholique, ces vocables se confondent souvent en Bretagne. Cette presse se veut d’informations générales et non simplement politique. Volontiers polémiste, elle est uniformément baptisée d'« ultra cléricale » dans les rapports de police de l’époque.

 

L’épithète de « bretonne » accolée aux unions les plus diverses (libérales, conservatrices) ne doit pas davantage faire illusion. Derrière des vocables se dissimulent tantôt des journaux légitimistes (La Gazette de Bretagne, Le Nouvelliste de Bretagne, La Bretagne, L’Union de Bretagne), tantôt divers         organes conservateurs (La Franchise bretonne, Le Petit Breton), qui entendent simplement adopter une facture moins sévère et plus populaire. Cette presse, qui n’est pas spécifiquement bretonne, se retrouve sous d’autres titres (L’Espérance du Peuple à Nantes, Le Courrier du Morbihan à Vannes, L’indépendance bretonne à Saint-Brieuc, Le Courrier du Finistère à Quimper) dans la plupart des départements voisins. Toujours catholiques, ces publications survivront à la mort du comte de Chambord, prenant des allures « patriotiques » et anti-parlementaires, volontiers intransigeantes. Jamais cependant, elles ne se fondront avec la presse radicale et anti-cléricale républicaine, appelée, elle, à survivre à la Loi de Séparation (1904). 

Rarement quotidienne, cette presse est de parution variable. Hebdomadaire d'annonces au départ, elle se contente, le plus souvent, d'être trihebdomadaire sans parvenir toujours à soutenir ce rythme. Astreinte au cautionnement (3 000  F pour un hebdomadaire, le double pour les autres), elle l’est aussi, en principe, au dépôt légal départemental. Ce dépôt est souvent tardif (absence des premiers numéros à la Bibliothèque nationale et des éditions spéciales du dimanche). Aussi présente-t-elle de graves lacunes ! Il est rare que les bibliothèques en aient conservé les collections complètes. Dans les dépôts d'archives (police, fonds judiciaires) on découvre parfois des exemplaires isolés, fichés pour des raisons diverses. Les collections particulières ont bien rarement survécu dans les greniers à l'abandon et à la destruction des chiffonniers.

En Ille-et-Vilaine, à la réserve du Journal de Rennes, ces publications si elles ont été recensées (l),  n'ont fait l’objet d'aucune étude spécifique. Quels en furent les commanditaires ? Quelles en étaient  la diffusion, la périodicité, les caractéristiques ? Quelles en seront les destinées ?  

Dans une première étape, nous n'avons pas cru devoir en interrompre l'examen à la mort du comte de Chambord (septembre l883), préférant en poursuivre l'étude jusqu'à l'échec électoral de l'Union des Droites monarchistes (orléanistes et bonapartiste) en avril l885, échec très relatif, qui ouvrira bientôt la voie à l'aventure boulangiste, dont on sait qu'elle eut son heure de succès à Rennes, le général étant originaire de cette ville.

Cf Bibliographie de la presse française (1865-1944), 35 Ille-etVilaine, Paris, Bibliothèque nationale, 1969. Voir aussi Lucien Raoul, Un siècle de journalisme breton, Le Guilvinec, 1981.  Index et tables pp 708 à 739.

 

La situation à la fin du Second Empire. Autour du Journal et du Courrier de Rennes ( 1868-1870)

Ainsi que l'atteste la correspondance de son fondateur publiée quelques années avant sa mort  par son petit-fils Barthélémy Pocquet du HautJussé (2), Le Journal de Rennes s'était fondé et développé sous une double impulsion, conjointe et longtemps convergente : celle des légitimistes   monarchistes, demeurés fidèles au comte de Chambord, auxquels les « usurpateurs d'Orléans » n'avaient jamais cessé d'inspirer une incoercible  répulsion (qui, aujourd’hui encore n'est point  éteinte) et celle des catholiques libéraux, ainsi baptisés non point en raison de leurs positions doctrinales constitutionnelles, mais bien parce qu'ils s'étaient faits, sous la Monarchie de Juillet, les champions résolus, face au monopole public, de la liberté de l'enseignement.

Ayant traversé les vicissitudes de la Deuxième République, ralliés non sans hésitations au nouveau Bonaparte, ses rédacteurs s'étaient finalement « accommodés » du Second Empire, non sans cesser de demeurer en liaison étroite avec le Saint Siège et, à Rennes, en communion avec le fort   diplomate Mgr Brossays Saint-Marc, promu cardinal et métropolitain de Bretagne en 1875. 

L'avènement de l'Empire libéral, en réveillant les oppositions, avait apporté quelques troubles au sein de la direction du Journal. La fondation récente d'un organe républicain (L’Avenir de Rennes en 1868), fort anti-clérical, ne pouvait qu'inquiéter sa rédaction. Soucieux d'élargir son audience dans les campagnes comme en ville, en dehors de ses abonnés habituels, Le Journal de Rennes s'était, en 1868, doté d'un supplément, Le Courrier, de parution hebdomadaire (le samedi). Intitulé « Politique, agricole, commerciale et d'annonces », il présentait une synthèse périodique de l'actualité, tant parlementaire et politique que purement locale. Au numéro, il coûtait 20 centimes. On pouvait s'y abonner séparément du Journal pour 20 F par an. Il paraissait sur quatre pages et cinq colonnes, sans aucun feuilleton. Il se voulait sinon moins sévère du moins plus ouvert aux différents courants de l'opinion. Outre le relevé des nouvelles de la semaine, le cours de la bourse et des denrées, quelques nouvelles locales, on y trouvait, originalité pour la province, une revue très étoffée de la presse de l'époque, tant monarchiste (La Gazette royale, L’Union), que catholique (l'Univers), « libérale » (Le Correspondant, Le Journal des Débats) ou simplement polémiste et mondaine (Le Gaulois, Le Figaro etc)...

 

La presse à Rennes et en Ille-et-Vilaine au lendemain de la chute de l'Empire

Il ne fallait pas s'attendre à ce que ce journal modéré prenne flamme avec Gambetta. Le désastre de 1870, la chute de l'Empire, les événements du Saint Siège, les errements patriotiques du nouveau Gouvernement de la Défense Nationale avaient ouvert la voie à une réaction conservatrice. La France, subitement défaite, aspirait à la paix. « La République radicale est impuissante à la sauver ; si elle échappe à l'abîme, ce ne sera pas grâce à la République, mais en dépit d'elle...  L'insurrection des fusils n'est pas l'arme des vrais libéraux, et celle de la commune doit bien réjouir la Prusse », lit-on dans Le Courrier qui ajoute :  « L'Avenir de Rennes (républicain) nous injurie qui trouve que le génie de la France est incarné dans le  visionnaire de Longjumeau» (Gambetta). Il ne  veut pas que nous jouissions sous la Troisième République de la liberté dont nous avons usé sous l'Empire...». Nous voyons Le Courrier s'insurger contre les modalités hâtives du premier scrutin municipal qui, en octobre l870, « a écarté des urnes plus de quatre millions d'électeurs » (sic).

À cette époque, Le Journal de Rennes de tendance modérée, jouissait à Rennes et en Ille-etVilaine d'un quasi-monopole. L'Avenir de Rennes, radical, ne rencontrait encore qu'une faible  audience. C'est tout au plus si paraissait dans cette ville sur les presses de l'imprimerie Oberthur, bien équipée à cet effet, un hebdomadaire d'annonces légales « Le Journal d'Ille-et-Vilaine continuateur de l'ancien Auxiliaire breton, dont il avait repris le titre le 22 avril l852 (3); ce n'était point un organe politique d'opposition. « Malgré mes démarches pour réunir en Ille-et-Vilaine un groupe actif de conservateurs libéraux (sic) je n'ai rien pu conclure de définitif», reconnaît alors l'imprimeur rennais qui en était aussi le gérant. En l872, il avouait son impuissance à le faire paraître, comme il l'eut souhaité, six fois par semaine. En mars l873, il déclarait en préfecture de Rennes que ce journal continuerait à paraître sous son ancien titre et demandait le remboursement de l'importante caution     (7 500 F) avancée par lui pour une publication quotidienne (comme Le Journal de Rennes) (4). L’heure était à l'attentisme... 

 (2) B. Pocquet du Haut-Jussé, Correspondance politique de Barthélémy Pocquet, rédacteur du Journal de Rennes, Paris, 1976.

(3) A.D. Ille-et-Vilaine (l7 juin  l858-9 octobre l888). B.N. Jo 5l  (lac). Tri-hebdomadaire puis hebdomadaire, ce journal sera remplacé le l0 octobre 1888 par La Dépêche bretonne, qui survivra jusqu'au 2 août 19l4. 

Le 20 mai  l87l, Le Courrier de Rennes reproduisait in extenso la fort belle lettre du comte de Chambord, en l'accompagnant d'une note élogieuse. « Nos lecteurs, écrivait Barthélémy Pocquet, admireront ce noble langage. Nous savons maintenant ce qu'il veut, ce qu'il désire, ce qu'il espère ». Le Prince manifestait alors pleinement sa confiance : «Je ne m'imposerai pas à la France par la force ou par surprise », disait-il. «Je suis le droit, je serai appelé… Je respecterai la volonté nationale... » Cet appel s'adressait avant tout aux membres de l'Assemblée constituante, élus en février, qui s'apprêtaient à regagner Versailles après la signature du traité de paix avec la Prusse. 

Parmi ses fidèles, l’héritier de la branche   aînée des Bourbons, toujours en exil, pouvait compter en Ille-et-Vilaine sur l'appui inconditionnel de plusieurs de ses membres (Carron, Le Gonidec de Tressan) amis et correspondants du Journal de Rennes. Anciens zouaves pontificaux, puis volontaires nationaux, leur patriotisme ne pouvait être révoqué en doute. Cependant leurs positions volontiers ultra-montaines (on était alors catholique avec le Pape « prisonnier » à Rome) n'étaient point partagées par d'autres, gallicans, orléanistes, libéraux constitutionnels avant tout, peu enclins à transiger, avec les conditions fermes posées par le comte de Chambord. Ralliés déjà en fait à une     république conservatrice à leur manière (celle de M. Thiers), ces opportunistes s'estimaient mal     défendus par la presse rennaise de l'époque. Aux yeux de l'un d'eux, Audren de Kerdrel, il ne se trouvait plus à Rennes à l'époque que deux feuilles liées l’une et l'autre aux positions les plus conservatrices : « L'une (La Gazette) pleine d'injures pour la droite modérée, l'autre plus juste et plus calme dans sa rédaction (Le Journal) mais  non moins favorable à l'extrême droite (sic) (lire monarchiste bourbonienne). Pour cet ancien de 1848, qui avait        naguère soutenu la candidature du général Cavaignac dans le Finistère, c'était le grand obstacle à l'avènement de la monarchie républicaine de ses rêves.

Quelle était donc la feuille à laquelle faisait allusion le correspondant du Journal de Rennes ? Imprimée hors du département, elle se voulait la   continuatrice de l'ancienne Gazette de Bretagne (1830-1834), organe légitimiste tri-hebdomadaire imprimé naguère sur les presses rennaises de la veuve Frout, laquelle après une vie mouvementée, avait succombé finalement sous le coup des poursuites judiciaires répétées dirigées contre elle par les hommes du «juste milieu » (5). Depuis lors, avec la disparition. du pâle auxiliaire orléaniste, aucun  journal d'opposition, proprement monarchiste, n'était venu la remplacer.

 

La Petite Gazette de Bretagne. Son origine dinannaise  (1870-1873).

 Depuis 1850 paraissait à Dinan un organe  conservateur local, l’Union malouine et dinannaise. Tri-hebdomadaire, il s'intitulait « Journal politique littéraire, maritime et commercial » et était imprimé sur les presses de Bazouges. Ce dernier en faisait aussi fonction de gérant depuis 1869 (6). Dès le l4 février 1870, mettant à profit une première libération du contrôle de la presse, Bazouges informait la préfecture des Côtes-du-Nord de son intention de sortir sur ses presses une nouvelle feuille mensuelle : La Petite Gazette curieuse était  annoncée prudemment comme «non politique».  Le l4 décembre 1870, peu après la chute de l'Empire, l'imprimeur dinannais annonçait que sa présentation en serait modifiée : elle paraîtrait désormais trois fois par semaine et titrerait « Petite Gazette de Bretagne. Courrier des villes et des campagnes d'Ille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord». Le Gouvernement de la Défense Nationale ayant supprimé tout cautionnement, la voie était ouverte à de nouvelles initiatives, plus     « populaires ». 

Ce journal n'étant pas astreint alors au dépôt légal en Ille-et-Vilaine, ceci explique que les dépôts rennais n'en aient conservé que peu de traces. Les Archives nationales n'en possèdent la collection qu'à partir du 22 août 1872 et les premiers numéros en sont devenus extrêmement rares. Trihebdomadaire, La Gazette couvrait à la fois la partie orientale des Côtes-du-Nord (Bulletin maritime  des Pays de Rance) et la région malouine (horaires des chemins de fer de Rennes à Saint-Malo) s'étendant jusqu'à Rennes (procès-verbaux du conseil municipal, avis de retraites, décès et accidents  dans cette ville). Paraissant seulement sur deux pages  (5 colonnes), sans aucun feuilleton, elle ne comportait que peu de publicité. Une simple «causerie villageoise» était prévue pour les campagnes.

 ———————- (4) A.D. Ille-et-Vilaine l U l56

———————— (5) Lire M. Duval. Le monde conservateur en Bretagne sous la Monarchie de Juillet. Autour de la  Gazette de  Bretagne   (l830-l835), (Actes du 91e congrès des Sociétés savantes de France, Rennes, l966, tome llI Section d'Histoire moderne, p. 157 à 166. Paris 1969.  (6) L’Union malouine et dinannaise, sous la direction de J.  Haize, de Saint Servan, survivra avec des fortunes diverses jusqu'au l3 octobre l939, pour être reprise à Saint-Malo par Le Salut (J. Bazin) qui succombera en l944 à la Libération sous le coup d'inculpations judiciaires.

Très polémiste, La Gazette ne s'affichait pas à l’origine comme ouvertement légitimiste. « On accuse les monarchistes et les cléricaux de prendre leurs ordres à Rome », écrivait-elle le l6 janvier 1872, « alors que M. de Bismarck s'emploie depuis Berlin à opérer l'unification du nouvel empire allemand. Aujourd’hui, les Français sans cœur frémissent d'affronter sa colère pour prendre la défense du Pape, prisonnier au Vatican. «Il ne faut pas compter, ajoutait-elle, sur les hommes faibles et sans caractère de l'entourage de Thiers que les   radicaux jacobins feront rester à son poste ». Les vertueux demandent la tête de Bazaine... mais qu'attend-on pour mettre en accusation Gambetta, le responsable d'une mobilisation désespérée, qui a laissé dépérir les Bretons au Camp de Conlie ? 

Cette gazette, on la trouve aussi à Rennes, 15 rue de Viarmes, au siège de la Nouvelle imprimerie commerciale ; on peut se la procurer dans cette ville chez le libraire Villeneuve, 6 rue La Fayette, mais aussi à Dinan, rue de l'Horloge, chez Bazouges et à Saint-Malo, chez le libraire Vincent. Au numéro, La Gazette se vend assez cher (25 c) mais on s'y abonne annuellement pour l5 F seulement (8 F pour 6 mois), à un prix moindre que le Courrier de Rennes. Le 6 octobre l873 (n° 442), il est annoncé qu'elle se vend également à Saint-Brieuc chez l'imprimeur catholique Prudhomme.

Le 23 septembre 1872, Bazouges avait fait parvenir en préfecture de Saint-Brieuc une somme  de 3 000 F, à titre de cautionnement légal. Bientôt La Gazette s’intitule « Patriote des deux départements ». Elle annonçait alors un tirage de l 500 exemplaires (8).

Intrigué, le préfet d'Ille-et-Vilaine demandait à son collègue de Saint-Brieuc des « éclaircissements » sur cette feuille, dont il venait d'apprendre qu'elle se diffusait également sur le territoire de son département. Sommé de s'expliquer sur ce changement apparent de domiciliation,   Bazouges fils faisait observer que son père avait déjà rempli à Saint-Brieuc (7 septembre 1871) les formalités prévues par la loi du 11 mars 1868 et joignait à sa   réponse le récépissé de l'ancien cautionnement. Dans sa demande de régularisation, il précisait que les numéros du mardi et du samedi étaient toujours imprimés à Dinan. Seule l'édition du jeudi serait « quelquefois » tirée à Rennes sur les presses de la rue de Viarmes, lorsque cette édition, « hebdomadaire » (sic) dépasserait les moyens de l'imprimerie de Dinan.

 

Le Nouvelliste breton (1873-1875)

Le 2 mars 1873, le titre de La Gazette était  modifié et ce journal jumelé avec cet autre organe, d'origine distincte. Selon la déclaration de son   gérant Busnel, M. Delhaye quittait la rédaction de La Gazette et était remplacé par Eugène Blanc,  directeur du Nouvelliste. Les deux feuilles fusionnaient. Peu auparavant en effet, le 12 avril 1873 s'était constituée à Saint-Servan pour éditer Le Nouvelliste une société de 150 actionnaires. Parmi ces derniers figuraient, outre l'armateur Guibert, diverses personnalités malouines (Le Maréchal de La Helaudière, Kergariou fils, Jules de La Blanchardière) les uns et les autres intéressés aux  affaires maritimes de la cité. Vétéran de la presse, Eugène Blanc avait fait ses premières armes à    Paris sous la Monarchie de Juillet. Ancien collaborateur du journal légitimiste L'Union, il s'était vu condamner en l846 à un an de prison pour offense au roi Louis Philippe... Sous L’Empire, on le      retrouve... aux côtés de Veuillot à L’Univers... Après la guerre de l870, il était venu s'installer à  Saint-Servan où il avait fondé un hebdomadaire  local. Imprimé sur les presses de la veuve Hamel, il s'intitulait Journal des intérêts politiques maritimes, agricoles et commerciaux de la Bretagne (sic) (9). Il    paraissait deux fois par semaine,  avouait un tirage de l 500 exemplaires. Ce tirage paraît avoir faibli dans la suite. Blanc en était le gérant. Cependant, comme l’observait le sous-préfet de Saint-Malo c'étaient bien Guibert et Le Maréchal qui avaient avancé le cautionnement de 3 000 F et en constituaient les principaux actionnaires.

 

L'Union malouine et dinannaise

À cette époque, L’Union des deux Villes   demeurait le principal organe conservateur de la région malouine. Son audience s'étendait à l'ensemble des pays de Rance. L'ancien Messager breton ( jusqu'en l850) n'était pas à l'origine un journal politique. Rallié à l'Empire, passé depuis l859 à l'opposition libérale (et catholique), il était soutenu par quelques personnalités locales. En 1869, son principal rédacteur Bertrand Robibou, avait quitté Dinan pour venir diriger à Rennes L’Avenir (radical), ne conservant qu'un quart du capital à L’Union et réservant ses droits d'auteur sur ses autres œuvres (locales). En juillet l873, le siège de L’Union venait d'être transféré chez la veuve Macé, imprimeur à Saint-Malo, mais cette dernière ne devait pas tarder à céder son imprimerie et à quitter cette ville. Depuis lors, un nouveau gérant avait été nommé (Lefort) aux lieu et place de  Bazouges de Dinan et le versement d’un cautionnement double (quotidien-hebdomadaire), venait d'être opéré par les soins du maire de Saint-Servan Le Pommelec. Cet élu conservateur passait pour en être le principal actionnaire. Son édition hebdomadaire était très lue dans les campagnes principalement dans les châteaux et dans les presbytères. En l876, elle tirait à 2 600 exemplaires, ce qui la plaçait sur le même pied que Le Journal et Le Courrier de Rennes. Catholique, L’Union se signalait par des polémiques fort vives dirigées principalement contre les « libéraux » anti-cléricaux locaux (Hovius) et certains radicaux. De sympathie      monarchiste. elle publiait volontiers les lettres du comte de Chambord et défendait surtout les intérêts locaux.

 

Faiblesse de la presse départementale. Succès des brochures monarchistes

Dans le reste du département, la presse    locale, encore peu politisée demeurait terne. Sur les six journaux déclarés en 1873, quatre (La Chronique de Fougères, le Journal de Vitré, le Journal de Montfort, Le Journal de Redon) n'étaient que des hebdomadaires d'annonces d’un tirage médiocre (moins de  1 000 exemplaires). L’Avenir, d'opposition républicaine (sic) était peu lu en dehors de Rennes. De son côté, La Gazette, monarchiste, n'atteignait chez nous qu’un public limité, surtout  rural et aristocratique. A Rennes, son audience était plus faible que celle du Courrier, hebdomadaire, dont le tirage  annoncé (l 500 à 2 000 exemplaires)  dépassait largement celui des éditions quotidiennes. À vrai dire, c'était par des canaux plus discrets, plus diffus aussi, que parvenait à s'exercer dans les couches profondes et souvent peu fortunées de la population, la « persuasion » monarchique (anti-constitutionnelle) : almanachs, minuscules livrets, simples feuillets non brochés ;aussi pieux, qu'émouvants, ils s'adressaient au cœur plus qu'à la raison. Appels à la Providence, prières votives (format petit missel) dédiées au Sacré-Cœur et à saint Michel, protecteur de la France, diffusés sans nom d'imprimeurs par l'Association en faveur du duc de Bordeaux. Ces  petites brochures en forme de chaîne invitaient les catholiques à constituer eux-mêmes de petits cercles de dévotion, à seule fin de confondre « les vains complots de l'anarchie et de l'athéisme », d'obtenir aussi du Ciel que le prince, en digne descendant de saint Louis, assure désormais « le règne et le triomphe de la Foi». La lettre du comte de Chambord aux ouvriers et aux paysans circulait librement de la main à la main, diffusée par les voisins ou les proches par le truchement aussi des colporteurs. À cette époque, ils  n'avaient pas    encore disparu de nos campagnes ; ils les sillonnaient en tous sens, porteurs d'images populaires et de bimbeloterie, de petits fascicules discrètement miniaturisés pour échapper à la réglementation sur la presse. Ces brochures de format réduit (20 à 25 m) se vendaient souvent groupées pour cinq centimes, prix inférieur alors à celui d'un journal normal. Or, l'activité de ces colporteurs était alors étroitement surveillée par la police d'État, qui n’hésitait pas à opérer la saisie de ces petits ouvrages, jugés tantôt contraires « aux bonnes mœurs », tantôt « séditieuses » ou révolutionnaires, tantôt « ultra-cléricales avancées », en réalité, et surtout anti-parlementaires.  La France, née sur les fonts baptismaux de Reims, dont l'unité a été forgée tout au long de siècles par des dynasties successives n'est elle pas appelée à retrouver bientôt sa « constitution naturelle? » Elle y reviendra «comme le malade à sa santé ?» Dieu n'écrit-il pas l’histoire du monde pour instruire « les nations? » Telle est bien, rappelle H. de Longeaux « la question du moment » (11) . Ces propos, inspirés de Bossuet et de Joseph de Maistre ne pouvaient qu'être jugés subversifs aux yeux de nos constituants. La brochure qui les évoque, imprimée à Redon le l5 décembre l873 et circulant alors dans le département, inquiète le  Parquet général de Rennes. Elle est « inoppor-tune ». Ne faut-il pas l'interdire?

 

L'échec de la restauration monarchique (1873-1874) relance de La Gazette de Bretagne

À cette époque, l'équivoque savamment   entretenue à Versailles chez les constituants venait de se dissiper. À qui attribuer la responsabilité de cet échec? « On nous dit : le comte de Chambord ne veut pas régner. S'il l'avait voulu, au mois de novembre (l873), il serait déjà « venu », lit-on dans une brochure populaire monarchiste de l'époque (l2). Or pendant ce mois de novembre (dont on nous parle), il était à Versailles pour se montrer si l’Assemblée l’eut appelé. Ce n’est donc pas lui qui a fait  défaut mais bien l'Assemblée qui n'a pu qu'affirmer une fois de plus son impuissance à remplir la mission que nous lui avons confiée. À l'évidence le Prince n'avait rien d'un intrigant. Il ne voulait pas du trône « au prix d'une équivoque ou d'un parjure ».  Pour masquer leur embarras, les notables inquiets pensaient faire appel au maréchal de MacMahon, un soldat fidèle qui leur donnerait toute garantie. Comment obtenir que le pays sidéré se ressaisisse, qu'il s'unisse enfin et fasse pression sur les élus et les constituants ?  Le l6 mars l874, se tenait à Rennes au domicile du comte de Langle une importante réunion monarchiste destinée à relancer la presse légitimiste en Bretagne. Les résolutions en étaient rendues publiques le 8 avril. « Prendre rang dans la presse à bon marché, renforcer La Gazette bihebdomadaire, se placer sur un terrain encore à peu près libre dans le département, tel était le premier objectif.  - « Autant que possible, ne pas créer un nouveau titre mais fusionner ensemble deux journaux préexistant, ou en agrandir un déjà connu.  - « Ouvrir à cet effet une souscription.  - « S'interdire enfin toute attaque contre les journaux monarchistes voisins » (allusion masquée au Journal de Rennes) « Le mot de division dont on a souvent abusé pour entraver les œuvres utiles exprime cependant un mal réel dont souffre notre parti ». Cette division cessera, faisait observer le rédacteur de cet appel, « lorsque tous les légitimistes seront catholiques avec le pape et royalistes avec le roi ».

Le Comité royaliste venait de conclure un accord avec le gérant de La Gazette et de faire appel à un nouveau  rédacteur en chef, M. Delhaye. Cet      ancien directeur de L’Etoile de Genève avait antérieurement fait ses preuves en Algérie au journal. Alkahbar, organe des premiers colons« Africains ».

Parmi les commanditaires de la nouvelle  société, au capital de 10 000 F, au nombre de 28, figuraient outre Bazouges père et fils (Dinan) chargés de fournir le comblement du cautionnement, le comte Louis de Talhouët (La Grezillonais), Louis de France (Miniac), Henry de La Bourdonnaye (Laillé), Hyacinthe de Saint-Hilaire, Sévère de    Genouillac, Alfred Danjou de La Garenne (Fougères), Auguste de Lantivy, Auguste de Langle, Olivier Le Gonidec de Traissan, le marquis des Nétumières, le vicomte de Bothorel, également domiciliés à Rennes, Jarnouën de Villartay  (Vitré),  le comte de Palys, le comte de La Villarmois,  Charles de Couëssin, Hervé Danec et plusieurs  négociants de Rennes. Bazouges continuerait à  tenir la comptabilité des abonnements et des ventes et de se charger de l'impression de La      Gazette. Le journal devait paraître désormais quatre fois par semaines à jours fixes. Le nombre de pages varierait selon les éditions. Chaque      numéro devait comporter au moins l68 000 lettres. Le format du journal serait celui du Journal de Rennes. La publicité n'occuperait pas plus de la moitié de la dernière page. Il n'était pas question de prévoir un feuilleton. La chronique des Côtesdu-Nord occuperait au moins deux colonnes en moyenne. Le journal  se vendrait au numéro  10 c. La vente en cent  s'appliquerait toujours aux      numéros du mercredi et du samedi (au prix de       3 F). L'abonnement simple était fixé à 18 F. Il pourrait être ramené à I5 F en cas de retour à une simple édition hebdomadaire. Bazouges s'engageait le 24 avril à ne publier aucun autre journal périodique en Ille-et-Vilaine. En cas de dissolution, les sociétaires seraient tenus de lui rembourser son cautionnement et la propriété du journal retournerait de plein droit à ce dernier.  (l2) Extr. de La vie d’Henry racontée aux ouvriers p. 29. Cette petite brochure, accompagnée d'une minuscule photographie du Prince (Nadar) fera l'objet dans la suite de multiples éditions (chez tous les libraires et chez l'éditeur 38 rue Cassette à Paris).

 

Brève survie de La Gazette de Bretagne

La relance du journal légitimiste ne pouvait que déplaire aux « libéraux » et mettre en difficulté les conservateurs du Journal de Rennes. « Au lieu de prendre une position distincte de celle du nouveau journal, vous n'avez qu'une idée : vous montrer aussi pur que lui, écrivait le 9 décembre 1874      Audren de Kerdre à Barthélémy Pocquet, rédacteur principal du Journal de Rennes. Le 2 novembre 1874, cet organe avait publié, sous la plume du comte de Goyon, une défense très ferme de la         « Prérogative royale». «Je serai récompensé de bien des travers  si j'avais sur elle l’opinion de Monseigneur». Hélas  déjà, elle ne faisait plus de doute. Kerdrel poursuivait : «Vous avez toujours vu en moi la cheville ouvrière d'une restauration monarchique, mais la presse de droite est loin de la faciliter... La presse 1égitimiste par ses injustices et par ses violences contre le centre droit, a éloigné des royalistes leurs auxiliaires indispensables ». À ses yeux, comme à ceux de La Borderie, cette presse, pour complaire à quelques ultra, venait de s'engager dans une «voie fatale » qui risquait de lui aliéner la moitié des propriétaires du journal. Dans de telles conditions, le  sort de l’Union projetée entre monarchistes risquait d'être à nouveau compromis...  De fait, la survie de La Gazette fut brève. En mars l875, Busnel du Nouvelliste annonçait en préfecture d'Ille-et-Vilaine que ce journal avait cessé d'exister depuis trois mois dans son département. Le but de cette démarche était d'obtenir le remboursement du cautionnement avancé par la première société. Cette demande fera l'objet d'un échange laborieux entre les deux préfectures d'Ille -et-Vilaine et des Côtes-du-Nord. La feuille légitimiste avait interrompu sa publication le l4 janvier 1875. Mais le gouvernement de l'ordre moral     appréhendait qu'elle ne continue à être diffusée clandestinement en Ille-et-Vilaine par voie de colportage.

 

Michel Duval

2019  royalistesbretons